-
Les spectacles
Nous sommes allés voir JEAN GENET, LES BONNES,
MISE EN SCÈNE DE JACQUES VINCEY, en octobre 2011, voici donc une petite analyse à plusieurs mains de la représentation...
Jean Genet est un dramaturge français né en 1910 de père inconnu et abandonné par sa mère. Après plusieurs fugues, arrestations et emprisonnements, Genet passe deux ans et demi dans la colonie pénitentiaire de Mettray, près de Tours. Enfin, il s'engage dans la Légion, déserte et parcourt l’Europe en se prostituant. De retour à Paris, il commet des vols et est incarcéré. En prison, il rédige en partie Notre-Dame-des-Fleurs et surtout il publie Condamné à mort (1942), poème qui raconte son amour pour Maurice Pilorge, exécuté en 1939. C’est ainsi qu’il rencontre Cocteau qui l’admire et Sartre. Genet, marginal, homosexuel, combattra toujours aux côtés des différentes minorités. En 1947, Les Bonnes sont jouées à l’Athénée, un théâtre parisien dirigé par Louis Jouvet. Genet est alors un auteur peu connu. La création suscite un véritable malaise, deux ans après la Seconde Guerre Mondiale, parler aussi crument du corps pose problème. En effet, la pièce fait penser à un fait divers de 1933 : deux domestiques, les sœurs Papin, avaient sauvagement tué leur patronne et sa fille. Or, Les Bonnes racontent précisément le fantasme de tuer Madame.
Né à Paris le 06 juin 1960, Jacques Vincey suit des études de Lettres et une formation au conservatoire de Grenoble. Il commence alors à jouer sous la direction de Patrice Chéreau en 1983, dans Les Paravents (autre pièce de Genet). En 1995, il fonde sa propre compagnie théâtrale, la Compagnie Sirènes s'essaie à la mise en scène. De Gloria (2001) aux Bonnes (2011), on retrouve des espaces très stylisés, entre réel et virtuel, et des mises en abîme… Pourquoi jouer Les Bonnes aujourd’hui ? Quel parti pris Vincey peut-il développer ?
Scénographie :
Le décor se compose d’une structure métallique qui figure un appartement moderne et chic. En bas, un évier représente une cuisine et trois chaises connotent le salon de Madame. Trois escaliers mènent à la chambre de Madame et à son dressing, plus haut. Cette structure sur roulettes tourne. Parfois une pluie de petits confettis argent tombent.
La lumière est elle aussi très blanche, très franche et découpe l’espace comme les néons accrochés au plafond. Une seule fois, un projecteur rouge éclairera la robe blanche de Madame, comme souillée de sang.
Quelques objets ressortent : des gants de cuisine verts ou rose, une clé jaune du secrétaire, un réveil, un téléphone, une théière, des fleurs… Les miroirs et la robe blanche de Madame tiennent seuls dans l’espace, comme par magie. Bien sûr, le plateau soulevant la tasse de tilleul occupe une place centrale.
Les costumes sont tous noirs : petites robes pour les bonnes, longue pour Madame, costume pour l’homme. Les trois femmes portent des perruques noire ou blonde. Une étole blanche, en tulle, deviendra tout à tour une étole en renard et un voile de mariée, à l’instar d’un jupon noir. Si le maquillage de Solange est neutre, celui de Claire et celui de Madame sont horrifiants, entre pâleur maladive et rouge assassin.
La musique est sur scène, la pièce commence et se termine par un duo guitare de l’homme et chant de Solange : Shirley Bassey, kiss me honey honey, 1958 évoquant les starlettes, pin up, des années 50/60. Parfois, l’homme chantonne rappelant alors le chœur antique et soulignant ainsi certains passages importants. Solange chantera encore une fois avec sa sœur une chanson de marins. Une seule fois pourtant la musique est venue de la régie.
Parti pris :
Le thème du jeu prédomine car il permet de sortir du quotidien triste, froid, métallique et sans relief des deux sœurs. Il peut être ludique et imitatif lorsqu’elles endossent le rôle de Madame, à travers la robe blanche, fantôme de Madame. Mais il devient cathartique - dans une certaine mesure - quand elles fantasment la mort de Madame. Cette catharsis trouvera sa limite dans la mort de Claire. Ainsi, la pluie de fleurs / confettis, évoque une fête, mais ses couleurs anticipent déjà la tragédie du conte. De plus, les trois escaliers permettent un jeu de miroir et de double entre les deux sœurs, à l’instar des miroirs de la chambre de Madame. Le jeu pose donc la question de l’identité. Ainsi, les costumes poursuivent la question du double ou plutôt du trio bonnes/Madame, mais ils dénoncent aussi cette société manichéenne où le blanc s’oppose au noir et le bien au mal.
Les objets du quotidien semblent perdre les deux sœurs et ce dès le début de la pièce ; les gants ne doivent pas souiller la chambre de Madame. Leurs couleurs contrastent avec le métal du décor, ils deviennent inévitables, criards, insoutenables et pourtant féminins aussi. La séparation des espaces en plusieurs étages - cuisine en bas, mansarde évoquée en haut, et entre les deux appartements de Madame – représente également l’intrusion des bonnes dans ces différents espaces. La clé du secrétaire dans la cuisine et le réveil de la cuisine dans la chambre de madame sont autant d’indices de l’immersion des bonnes dans les appartements, mais aussi dans la vie de Madame. De même, le téléphone décroché indique à Madame que Monsieur est sorti de prison, ce qui constitue l’élément de résolution tragique de cette pièce. En cela, cette pièce de théâtre contemporain développe bien un schéma dramatique, mais si l’histoire ne tourne pas à vide, les bonnes, elles, tournent à la folie dans ce huis clos qui les mènera à la mort. En ce sens, les sœurs ne différencient plus la réalité du jeu, elles ont perdu leur identité ; qui sont elles ? Solange ? Claire ? Madame ? Tout cela devient malsain car elles ne se connaissent et ne se reconnaissent plus ; c’est le signe d’une folie… schizophrénique ? à trois. En cela, la scénographie participe à la tragédie, la lumière rouge de la robe blanche, le rouge du maquillage, la fameuse robe rouge évoquée mais jamais sur scène, la tasse de tilleul… Mais tous ces objets restent liés au jeu…
Genet procède ainsi à la satire de la société du XXème siècle. Il critique tour à tour : les conditions sociales et le manque de considération des bonnes par leurs maîtres, la justice, les mœurs légères des bourgeoises, le poids de la religion catholique et de sa morale culpabilisante... Il pose également la question du mariage, de la sexualité et de l’homosexualité, de l’érotisme et évidemment cela évoque le jeu de la séduction. Il semble donc que Madame, imitée ensuite par Claire, en fasse trop, en attestent ses accents grandiloquents et son maquillage excessif et outrageux. Dans ce sens, la structure qui tourne et se retourne permet, elle aussi, de voir l’envers du décor, les dessous des maisons bourgeoises, en plusieurs tableaux scéniques. Les différents accents pris (italien, espagnol, allemand), outre le fait qu’ils désignent respectivement Mario ou Madame, signifieraient alors que cette critique s’applique à l’Europe du XXème siècle. D’ailleurs la chanson « kiss me honey honey » qui commence gaiement la pièce et la clôt tristement connote ce fameux cycle d’un éternel recommencement. Cette mise en scène peut donc être aussi un écho « furtif » de l’affaire DSK, affaire universelle ?
Merci à Jacques Vincey et à Vanasay Khamphommala de nous avoir reçus et de continuer à répondre à nos questions… Eh oui, nous n’avons pas reconnu toutes les chansons chantées…
